Nous contacter
Accueil > Textes > Un article de Pierre

Un article de Pierre Kammerer à propos du film « Le ruban blanc » de Michael Haneke


CINEMA ET PSYCHANALYSE

RENCONTRES AVEC LA PERVERSION

Chers spectateurs-participants,

Certaines de ces courtes définitions lexicographiques pourront faciliter votre participation aux débats.

Petit vocabulaire du spectateur :

1/ Pulsion : C’est un processus dynamique et énergétique, celui d’une poussée suscitée par une excitation corporelle qui crée une tension. La satisfaction pulsionnelle correspond au plaisir qui accompagne la suppression de cet état de tension. A chaque pulsion peut correspondre un « objet » susceptible, lorsque le sujet le rencontre, de satisfaire cette pulsion. Les pulsions de vie sont désignées aussi par le terme d’Eros. Les pulsions de mort par le terme Thanatos.

2/ Pulsions de mort, pulsions de meurtre : Pulsions qui s’opposent aux pulsions de vie et tendent à la réduction complète des tensions, c’est-à-dire à ramener l’être vivant au « grand repos ». Mouvement d’autodestruction, donc, lorsqu’elles sont tournées vers le sujet. Lorsque cette pulsion est tournée vers l’extérieur elle est au service de l’agression et de la destruction de l’autre et elle peut mériter le nom de pulsion de meurtre.

3/ Pulsion sexuelle : Cette poussée interne est à l’œuvre dans un champ beaucoup plus large que celui des activités sexuelles au sens commun. Son énergie s’appelle la libido. Elles concernent, par exemple, un bébé qui suce son pouce. Les modalités de satisfaction des pulsions sexuelles sont variables, tout comme leurs « objets ». La pulsion sexuelle peut se trouver au cœur d’un conflit intrapsychique et se trouver refoulée.

4/ Relation amoureuse : Au sens psychanalytique, elle se spécifie par le fait que le sujet voit converger vers un même partenaire ses motions de tendresse et ses pulsions génitales.

5/ Surmoi : C’est une instance morale interne au psychisme. Il interdit , autorise , critique, culpabilise ou encourage et protège. Il est l’instance qui « refoule ». Il est généralement l’héritier des valeurs morales des parents. L’enfant l’intègre à son insu, et il n’est pas toujours facile de le critiquer (une cure analytique constitue souvent l’espace privilégié d’un tel travail de dévoilement critique). Il n’a pas nécessairement lien avec la Loi Symbolique, il peut être sadique ou avoir partie liée avec la perversion. « Jouis, c’est l’impératif du Surmoi » disait Lacan. Redoutable…

6/ Refoulement : C’est une opération psychique inconsciente par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l’inconscient des représentations (pensées, images, souvenirs) liées à une pulsion. La satisfaction de cette pulsion (par exemple sadique) provoquerait du plaisir, mais son projet se heurte aux exigences des valeurs personnelles du sujet, ou des valeurs sociales (surmoi personnel, surmoi social). Aussi, le sujet, pour éviter la tentation de leur réalisation, les refoule et parvient, ainsi, à les ignorer… du moins consciemment. Si ces tentations ne reviennent pas insister auprès du sujet, le refoulement est « réussi ».

7/ Sublimations : Ce sont des activités en rapport avec le refoulement de la pulsion sexuelle et qui s’offrent comme nouveau but à celle-ci lorsque -par le refoulement-, elle a été détournée de réalisations interdites par le Surmoi. Ce peut être, par exemple, des activités artistiques, intellectuelles, sportives, d’enseignement ou autres, en général estimées socialement. La pulsion sadique est peut-être celle dont il est exigé le plus de sublimation.

8/ Retour du refoulé : Mouvement psychique par lequel un « matériel » (pensées, désirs, projets, images, souvenirs) qui n’a jamais été totalement « neutralisé » par le refoulement tend à faire retour dans la réalité de la pensée, d’un symptôme ou d’un scénario fantasmatique qui s’impose et, parfois, conduit un comportement ou un passage à l’acte.

9/ Pulsion d’emprise : Elle est non sexualisée au départ mais elle s’unit secondairement à la sexualité dans le plaisir de dominer l’autre par la force. Elle s’unit parfois au sadisme mais ce dernier a plus directement pour objet le plaisir de faire souffrir. La pulsion d’emprise, elle, se satisfait de la maitrise de l’autre contre le gré de celui-ci. La possession d’un autre qui voudrait échapper mais ne le peut pas, entraine sa jouissance. Elle participe souvent du caractère obsessionnel, mais pas seulement. L’anéantissement de l’autre en tant que sujet entraine la jouissance de celui qui maitrise ou anéanti. Le chat jouant à mort avec une souris est une parfaite métaphore de la pulsion d’emprise (mêlée au sadisme).

10/ Sadisme : Perversion sexuelle dans laquelle la satisfaction est obtenue par le fait de faire souffrir et d’humilier l’autre. La jouissance, la souffrance et l’humiliation pouvant sortir du seul domaine génital, bien sûr.

11/ Masochisme : Perversion sexuelle dans laquelle la souffrance et l’humiliation sont recherchées ou acceptées, soit parce qu’elles accompagnent une certaine jouissance, soit parce qu’elles ont partie liée avec un sentiment inconscient de culpabilité. (cf. Le film : « A dangerous method » qui illustre les deux perversions sexuelles du sadisme et du masochisme.)

12/ Identification à l’agresseur : Phénomène psychique par lequel une victime totalement soumise à son agresseur ou à son abuseur « prend » l’identité de ce même agresseur, se mettant à avoir le même fonctionnement pulsionnel que lui et, souvent, les mêmes comportements. Cette victime échappe ainsi à la souffrance de se représenter elle-même « que » comme réduite à une identité de victime.

13/ Incorporation : Phénomène par lequel, sur un mode fantasmatique, le sujet fait pénétrer un autre en lui-même et assimile ses caractéristiques en le gardant au-dedans de lui. Les phénomènes d’identification à l’agresseur et d’incorporation de l’agresseur vont souvent de pair.

14/ Introjection : Proche de l’incorporation, elle n’implique pas, à la différence de celle-ci, une référence corporelle. C’est pourquoi c’est un mouvement psychique qui débouche sur l’identification.

15/ Perversion : Lire notre paragraphe concernant la Loi Symbolique.

16/ Compulsion de répétition : Elle témoigne d’ un refoulement non - réussi : C’est un processus incoercible et d’origine inconsciente par lequel le sujet installe à son insu, autour de lui les partenaires de situations pénibles. Il les installe activement et il répète ainsi des expériences anciennes sans se souvenir des situations d’ origine. Au contraire, il a l’impression très vive que tout est justifié dans le temps actuel. Or, il s’agit souvent de scénarios fantasmatiques issus de traumatismes, voire du traumatisme lui-même, que le sujet réintroduit dans sa vie actuelle avec un espoir inconscient de rencontrer des partenaires, aujourd’hui, qui ne répéteraient pas la situation traumatique ou perverse d’hier. Et bien-sûr, le sujet peut être conduit à longueur de vie à rééditer ces situations pénibles de par le mécanisme de la compulsion de répétition. Sans jamais rencontrer ceux qui, refusannt de « rentrer dans le scénario de la compulsion de répétition, lui feraient élaborer les traumatismes initiaux pour ne plus avoir à les remettre en scène . A ce titre, la compulsion de répétition peut conduire les destins les plus dramatiques . Freud en parlait comme d’une « pure culture de la pulsion de mort » .

Mais la compulsion de répétition, sur un plan thérapeutique, a une dimension très importante : elle restitue, en les mettant en actes, des traumas anciens et les scénarios fantasmatiques qui en sont issus.. Quelquefois le sujet, qui ne pourrait pas parler des traumatismes anciens parce qu’il les a refoulés, peut en restituer quelque chose et les rendre, de cette manière, évocables à nouveau dans la cure. Cette dimension restitutive a aussi l’intérêt de pouvoir mettre en scène des scénarios fantasmatiques qui ne sont pas disponibles au niveau conscient, qui peuvent seulement être agis. Mais ces « agirs » constituent un « matériel » fondé sur des scénarios fantasmatiques que le sujet va pouvoir les élaborer.

CINEMA ET PSYCHANALYSE

RENCONTRE AVEC LA PERVERSION

Qui n’a pas rencontré un jour un pervers ?

Qui n’en est pas sorti meurtri… Parfois secrètement, surtout lorsque ce pervers, membre de la famille ou figure d’autorité (en principe en fonction de protéger) a commencé par aveugler sa victime… par la couvrir de honte… par la couper de toute personne secourable…. Tout en cherchant à représenter « la loi « .

Notre cycle « Rencontre avec la perversion », envisage de permettre aux spectateurs-participants de se doter d’un regard clinique sur ce type de rencontre.

C’est pourquoi chaque film sera introduit et chaque débat sera animé par un psychanalyste, Pierre KAMMERER , que son travail en maison d’arrêt (entre autres) a familiarisé avec ces questions. Ils le seront aussi par Isabelle Carré et Sylvie Frachon, également psychanalystes .

A l’issue de chaque débat les spectateurs se verrons munis d’une « fiche clinique » qui indiquera une lecture possible du fonctionnement intrapsychique et interfantasmatique des principaux protagonistes du film.

Il s’agira de voir ou de revoir un film, mais aussi de le penser d’ une malière inhabituelle, donc nouvelle. Enfin, même si nous examinerons plus précisément les effets produits sur leurs victimes, nous n’ignorerons pas que les pervers aussi ont une histoire…qui les a conduits là . Les psychanalystes les reçoivent souvent : lorsque leur système défensif s’ effrite, lorsqu’ils s’angoissent du risque d’ un passage à l’ acte sur un être aimé, lorsqu’ils sont en quête de dignité… Ils sont alors reçus avec la même sollicitude que les autres êtres souffrants . Par ailleurs, si les « pervers » mis en scène dans les films choisis ont quelque chose de révoltant ,nous savons bien que, par ailleurs, les contours de la perversion sont parfois assez flous .

Et d’abord, est-ce vis-à-vis de la norme sociale que le pervers se définit ? Sûrement pas, puisqu’on a vu la norme sociale se faire si souvent complice du meurtre psychique (et réel).

Mais alors, qu’est ce que la « Loi Symbolique » que bafoue le pervers ? Nous répondrons à cette question. Comme la psychanalyse n’est pas une affaire de savoir ( mais de sujet supposé savoir ) et que, pourtant, la transmission se passe difficilement de concepts, les spectateurs participants disposeront d’ un FASCICULE composé de quelques références théorico-cliniques. Nos débats seront d’ autant plus vivants que la dimension « savoir » aura été prise en charge ailleurs .

Nous visionnerons ensemble : * Le ruban blanc (Mickael Haneke) : La diffusion de la haine sur le champ social et sur le champ familial. Et le retour de cette haine s’effectuera sous forme de soumission masochique , sous forme d’ infiltration dans le tissu de la culture ,et sous forme de tentatives de meurtre . Ce film montre très bien le meurtre de la capacité de témoigner effectué sur la victime même ; mais aussi la résistance à la haine .

* La ballade de Bruno( Werner Herzog ) Histoire terrible et terriblement didactique : Bruno a subi des traumatismes précoces sur les traces desquels sont venus se greffer d’ autres traumas, dans les jeunesses nazies . S’ en est-il suivi un « besoin de punition « , comme si s’ était trouvé déposé en lui un sentiment inconscient de culpabilité, sans cesse à apaiser par une nouvelle souffrance ?…. Nous croyons le voir s’ en dégager d’ une manière grandiose , mais c’ est pour le voir « choisir »des partenaires susceptibles de reconduire le trauma et l’ échec . Un très grand film sur la « compulsion de répétition…véritable culture de la pulsion de mort » ( Freud ) .

* Le nom des gens (Michel Leclerc) : Traumatisme précoce, oui . Mais la victime dispose d’une telle vitalité qu’ elle en fait une symbolisation aussi positive que possible . C’est ainsi qu’ elle semble conduire la compulsion de répétition vers des possibilités de restitution de ce traumatisme et qu’ elle fait évoluer les traces qu’ elle en garde jusqu’ à se dégager de la Répétition . D’autres peintures psychologiques sont d’une grande pertinence . Un film drôle et résolument optimiste.

*La mauvaise éducation ( Pedro Almodovar) Parfaite illustration du texte de S. Ferenczi « confusion des langues « ce film montre la dimension meurtrière d’un abus sexuel par personne ayant autorité. Cette fois, les enfants n’ ont pas été aveuglés,l’adulte disposant du pouvoir de leur enfermement n’y a même pas eu recours. Aussi c’est le désir de vengeance qui mène les enfants devenus adultes et devenus passablement identifiés à leur prédateur.

* L’Appollonide (Bertrand Bonello) : Dans l’univers de la maison close,derrière le luxe et l’apparat, la mort rode…. Elle rode métaphorisée par cette panthère noire qui se laisse caresser mais qui peut se réveiller et tuer sans que l’ on puisse s’ en protéger. Car on n’ achète jamais qu’ un corps. C’est une personne et sa subjectivité qui se trouve achetés : contrainte à simuler des émois qu’ elle n’ éprouve pas, et contrainte de se mépriser de le faire ….et de reconnaitre, au plus profond de son vécu, sa soumission totale au scénario de l’ autre .

* Shame (Steve Mac Queen) : Ce film envisage les relations « perverses » auxquelles certains sont contraints pour tenter de conjurer la menace de leur effondrement. Ici la demande de tendresse est synonyme de danger et les relations de maitrise sexuelle confinent à l’addiction . « Ce n’est pas nous qui sommes mauvais, mais c’est l’endroit dont nous venons » sera la seule évocation de l’ origine de ces comportements désepérément « protecteurs » .

* Vénus noire (Abdellatif Kechiche) : Désérotisation du corps marchandisé et emprise mortifère du voyeurisme . Ce film montre qu’il n’ y a pas d’ emprise du regard sans attaque du narcissisme : « Mais je suis baptisée ! » s’ écriera l’ héroine dans la quête désespérée d une spiritualité qui lui est cruellement déniée

* Lola, une femme allemande (Rainer Werner Fassbinder) : Ce film est plutôt la rencontre entre un certain type de perversion et un certain type de« faux-self ». Là où la jouissance de la manipulation mène le jeu. Ici la nuance s’ impose :Les « pervers » ne le sont pas tant que ça et le costume du chevalier blanc est troué aux fesses .

LA PERVERSION AU REGARD DE LA LOI SYMBOLIQUE

Ce n’est pas en référence à la loi sociale que se détermine ce qui est pervers et ce qui ne l’est pas, car l’ordre social et ses lois se sont fort bien accommodés (et s’accommodent encore très bien) du meurtre et de la perversion. L’extermination des Juifs hier, la prostitution et le proxénétisme tellement tolérés aujourd’hui, sont là pour nous le rappeler.

C’est en référence à la « Loi Symbolique » que se définit la perversion.

Mais la LOI SYMBOLIQUE, qu’est-ce que c’est ?

Lacan l’a souvent évoqué et Françoise Dolto s’est appliquée à décrire ses effets tout au long de la vie. (cf. L’image inconsciente du corps. Le seuil, 1984). La Loi Symbolique n’a pas d’inscription juridique en tant que telle, même si la justice tente de s’en faire parfois la traductrice. Et ceux qui sont marqués, traversés par la Loi Symbolique ne sauraient généralement pas la formuler. Ils ressentent tout de même que de la respecter leur confère une dignité indispensable.

La Loi Symbolique, tout au long de l’enfance puis de la vie, se traduit par des exigences que les humains s’imposent quant à la manière de satisfaire leurs pulsions. Et que les adultes « tutélaires » imposent aux enfants, jalonnant ainsi leur progression jusqu’à une identité humanisée d’où chacun tire son narcissisme. Le défaut de délivrance de ces exigences ou de leur intégration entraine que certains restent « au bord du chemin » de leur humanisation( du point de vue des pulsions) car, comme l’avait dit Freud, un enfant sans les exigences de son environnement humain pourrait demeurer un « pervers polymorphe ». C’est-à-dire en rester à sa tendance « naturelle » à satisfaire ses pulsions « par le plus court chemin » et de toutes les façons possibles. Il lui manquerait quelques « refoulements » et quelques « sublimations ». Or, il y a une manière humanisée de les satisfaire qui intègre, entre autres, l’interdit de meurtre et l’interdit de l’inceste. ( interdit de les réaliser, mais droit à les fantasmer ).

Ainsi, durant la période « orale » le bébé est progressivement invité à renoncer à une satisfaction pulsionnelle exclusivement éprouvée dans le corps à corps, de bouche à téton. Et, dans l’écart qui se creuse entre le corps de sa mère et le sien, il peut s’initier à la communication verbale et découvrir le plaisir et le désir dans la parole. Ainsi, durant la période « anale », l’enfant est invité à réserver ses pulsions destructrices pour les « objets » qui le méritent (au regard de la Loi Symbolique et sociale). Et il intègre l’interdit du meurtre de l’autre. Il est aussi invité à protéger les « objets » qui lui sont précieux, notamment ses « objets » sources d’amour. Les « objets » en psychanalyse, sont les personnes investies de libido. Ainsi, durant la période « génitale », l’enfant découvre la pudeur qui participe de sa dignité, et il est invité à renoncer à toute privauté sexuelle avec ses parents, avec ses frères et sœurs et avec les adultes. Il intègre donc l’interdit de l’inceste. Enfin, ayant intégré toutes ces exigences humanisantes, il est devenu dépositaire, à son tour et sans en avoir une conscience claire, de la Loi Symbolique. Spontanément, et avec un sentiment de légitimité, il la traduira à ses enfants (entre autres ).

LES QUALITES DE L’ADULTE QUI TRADUIT LA LOI SYMBOLIQUE

Le pivot des transformations exigées par la Loi Symbolique est l’adulte qui demande les renoncements et les remaniements « pulsionnels ». (En fait, plusieurs adultes). Ce sont ses qualités qui feront intégrer à l’enfant les interdits « humanisants » du point de vue de l’ humanisation des pulsions.

« Lorsque les conditions de relation émotionnelle entre tel enfant et tel adulte sont riches de confiance réciproque, un sens humanisant s’y fait jour, par l’exemple et par les dires. L’enfant, à l’imitation de l’adulte qui représente pour lui l’image achevée de sa personne future, accepte ce que celui-ci lui impose, parce qu’il désire, pour acquérir plus de valeur, accéder à l’exemple qu’il reçoit de qui lui parait crédible et qui, de plus, a de par la Loi des droits sur lui ».

Françoise Dolto aurait pu ajouter qu’il a surtout des responsabilités à son égard et des devoirs, dont celui de le protéger (y compris de ses propres pulsions incestueuses et meurtrières). Et Dolto continue en expliquant que la signification de l’interdit donné à telle modalité de satisfaction pulsionnelle (mais pas à telle autre) « à condition que l’enfant sache bien que l’adulte est aussi marqué que lui par cet interdit » permet à l’enfant de canaliser ses pulsions vers des « objets » licites » au regard de la Loi Symbolique, et renforce son désir.

En clair, celui qui est resté « fixé à sa mère », et dans ses jupes, ne dispose que de peu de libido pour désirer des femmes. Tout cela dit bien les qualités affectives et la posture nécessaires à l’adulte pour que ses exigences soient intégrées (et pas seulement que l’enfant s’y soumette).

J. Lacan a insisté sur le fait que la Loi Symbolique était « La Loi du Langage ». Cela signifie (entre autres) que c’est depuis ses signifiants personnels( et depuis le respect qu’il lui témoigne) que, à son insu, chaque « adulte tutellaire » transmet ( ou non ) la Loi Symbolique .Cette transmission n’ est en aucun cas une affaire de psycho-pédagogie .Elle se déroule d’ inconscient à inconscient, dans les champs langagiers et par l’exemple .

REVENONS A CE QUE CERTAINS ONT APPELE LE MEURTRE PSYCHIQUE ET A LA RENCONTRE AVEC LE PERVERS :

Il faut avoir à l’esprit certaines réalités pour appréhender ce meurtre et cette rencontre :

Tout enfant est enclin spontanément, aveuglément, et pendant très longtemps, à vouloir croire (parfois à tout prix) que ses parents et ceux qui les représentent, l’aiment, savent dire le bien et le mal et sont indiscutablement les meilleurs traducteurs de cette Loi Symbolique qui permet de « devenir grand et digne », à l’image de ces parents auxquels l’enfant voudrait ressembler. Et c’est un drame lorsque le parent (ou l’adulte tutélaire) trahit. Un drame dont l’enfant cherchera parfois longtemps à ne pas prendre acte, dans un aveuglement passionné.

C’est ce drame que Sandor Ferenczi, contemporain de Freud, a décrit. Puis il a écrit longuement sur le processus thérapeutique qui permet de se relever d’un meurtre psychique, d’une rencontre avec le pervers. Ces premières descriptions, on les trouve dans son article : Confusion des langues », où il évoque le vécu d’un enfant abusé sexuellement. Un résumé de cet article se trouve à votre disposition.

LE RUBAN BLANC (Peter Haneke)

Avis clinique, pour clore le débat.

Un film qui illustre magnifiquement ce qu’il en est de la haine et de la pulsion d’emprise.

Une haine que diffuse le trio des notables : le châtelain, le pasteur et le médecin, cherchant à faire référence morale pour maintenir leur emprise. Emprise du propriétaire sur les corps au travail, emprise du médecin sur les corps souffrants, emprise du pasteur sur les âmes.

L’exercice du pouvoir est, chez tous, abusif . Entre autres, celui du châtelain. Et il repose sur la dépendance matérielle, morale ou affective de ceux qui leur sont soumis. Ainsi que sur la capacité de représailles vis-à-vis de ceux qui ont besoin d’un emploi, de la santé, de la spiritualité.

Le médecin abuse de sa maîtresse qui, elle-même, s’aveugle au point de prendre son propre attachement à lui pour de l’amour. Il décharge ses pulsions sexuelles haineuses (qui n’ont rien de génitales) dans son corps fantasmé comme une poubelle. L’enfant anormal est probablement le fruit de leurs étreintes et il porte sans doute les stigmates de tentatives d’avortement. Médecin par ailleurs violeur de sa fille, orpheline de mère. Grand pervers, socialement respectable, bien-sûr.

Le pasteur renforce par son pouvoir moral celui du châtelain. Et il abuse de la confiance que lui confèrent ses enfants. Camouflant son sadisme derrière un cérémonial qui se prétend éducatif et spirituel, il tente de plonger ses enfants dans une culpabilité qui ne leur revient pas (car elle devrait être celle attachée à sa jouissance sadique et à la transgression de la fonction paternelle que la Loi Symbolique lui confère).

Le futur mari de l’adolescente est déjà, vis-à-vis d’elle, dans une emprise de propriétaire et lorsqu’il rend visite au père de celle-ci, il ne rencontre que le propriétaire de sa fille.

Destinataires de cette haine et objets de ces manipulations perverses, paysans ou enfants cherchent parfois à les nier, parfois à s’en faire complices, et parfois à refouler l’expérience qu’ils en vivent.

Mais cette haine réprimée suit les chemins de la levée de la répression et du retour du refoulé. Et le retour de la violence qui leur est faite, aboutit à une tentative de meurtre du médecin, à un fauchage intempestif des choux du propriétaire et au meurtre de l’oiseau du pasteur par l’un des enfants, qui fait subir au corps de l’oiseau un équivalent du meurtre psychique que les enfants subissent, jour après jour.

L’aspect le plus intéressant, du point de vue clinique est peut-être l’aveuglement dans lequel, comme tout pervers, le pasteur cherche à plonger ses victimes, et notamment Martin : Le pasteur fait tout ce qu’il peut pour tuer en Martin lui-même, toute possibilité de se voir victime, toute possibilité de se porter témoin de son propre meurtre. Et ce meurtre, ce « père » tient, bien-sûr, à l’ignorer lui-même. C’est sous les voiles du devoir et de l’amour qu’il recouvre la jouissance de l’emprise qui est la sienne. Pour ne rien savoir de sa perversion, ce « père » compte sur Martin comme sur un allié, lui inculquant que c’est pour le sauver de la mort qu’il tente de le castrer psychiquement. Et les enfants sont priés d’assumer une culpabilité qui ne leur revient pas : celle de faire souffrir leur père d’avoir à leur infliger une punition sadique dont, en réalité, il jouit. Le seul témoin susceptible de dénoncer, en tant qu’adulte, serait la mère des enfants. Mais elle choisit de se faire complice.

Pourtant, le film montre que Martin a une intuition très juste du projet meurtrier de son père sur lui. A ce « père », il oppose Dieu et, prenant le risque d’un accident mortel et en réchappant, il en conclue que Dieu le protège, donc que Dieu n’est pas aussi mécontent de lui que ne l’est son père. Pour le reste, Martin parait hésiter à dénoncer, même dans son for intérieur, son père : Il n’a pas les moyens de lui échapper et c’est trop dur de se voir à la fois orphelin et prisonnier.

Pierre Kammerer

Résumé de CONFUSION DE LANGUE ENTRE LES ADULTES ET LES ENFANTS SANDOR FERENCZI

D’après Pierre KAMMERER

L’HYPOCRISIE PROFESSIONNELLE

Un retour en arrière dans la technique (et aussi, en partie, dans la théorie des névroses) m’a été imposé par certains échecs ou succès incomplets dans mes cures. Cela a à voir avec le facteur traumatique qui a été si injustement négligé, ces derniers temps dans la pathogénèse des névroses. La conséquence en est le danger de sous-estimer le poids d’un événement extérieur (un traumatisme) pour choisir d’avoir recours à des explications hâtives de l’ordre de la prédisposition ou de la constitution.

Les manifestations que je qualifierai d’impressionnantes, ces répétitions quasi hallucinatoires d’événements traumatiques, qui commençaient à s’accumuler dans ma pratique, autorisaient l’espoir que, grâce à une telle abréaction, des quantités importantes d’affects refoulés s’imposent à la vie affective consciente, et puissent bientôt mettre fin à l’apparition des symptômes.

Malheureusement cet espoir n’a été comblé que de façon très imparfaite et même, dans plusieurs cas, je me suis trouvé dans un grand embarras. La répétition encouragée par l’analyse avait « trop bien » réussi. Sans doute pouvait-on constater une amélioration sensible de certains symptômes, mais par contre les patients commençaient à se plaindre d’états d’angoisse nocturne et souffraient même de cauchemars pénibles ; la séance d’analyse dégénérait, chaque fois, en une crise d’angoisse hystérique. J’en suis arrivé à la conviction que les patients perçoivent avec beaucoup de finesse les souhaits, les tendances, les humeurs, les sympathies et les antipathies de l’analyste. Mais au lieu de contredire l’analyste, de l’accuser de défaillance ou de commettre des erreurs, les patients s’identifient à lui. Ils ne se permettent aucune critique à notre égard, une telle critique ne leur vient même pas à l’esprit. Il nous faut nous astreindre davantage à deviner les critiques refoulées ou réprimées qui nous sont adressées. Nous nous heurtons alors à nos propres résistances.

Car jusqu’où est allée l’analyse de l’analyste ? C’est très important car alors que les analyses des névrosés peuvent presque toujours durer plusieurs années, l’analyse didactique elle, ne dure que quelques mois. C’est pourquoi on peut en arriver à ce que nos patients sont mieux analysés que nous.

Certains de nos patients tombent dans une extrême soumission, de crainte de nous déplaire s’ils nous critiquaient.

S’ils refoulent leurs critiques c’est du fait de ce qu’on pourrait appeler « l’hypocrisie professionnelle ». Nous accueillons poliment le patient, lui demandons de nous faire part de ses associations, lui promettons de l’écouter attentivement et de nous consacrer à son bien-être et au travail d’élucidation. Or il se peut que certaines caractéristiques du patient nous soient insupportables ou encore que la séance d’analyse vienne nous déranger dans d’autres préoccupations.

Là aussi je ne vois pas d’autre moyen que de prendre conscience de notre trouble et d’en parler avec le patient.

A l’expérience j’ai constaté que cela apportait un grand soulagement au patient. Admettre une erreur valait à l’analyste la confiance du patient. J’eus alors accès à un matériel caché.

Car l’hypocrisie professionnelle et l’antipathie à l’égard du patient que celle-ci dissimule, voilà qui reproduit exactement ce qui, dans son enfance avait rendu le patient malade. Il y avait reproduction de l’équivalent du traumatisme initial avec les mêmes résultats. Tandis que lorsque nous admettons nos erreurs et les autorisons à nous critiquer nous gagnons la confiance de nos patients. Or cette confiance est ce quelque chose qui établit le contraste entre le présent et un passé insupportable et traumatogène. Ce contraste est indispensable pour que le passé soit ravivé, non pas en tant que reproduction hallucinatoire, mais bien en tant que souvenir objectif.

Si nous gardons une attitude froide et pédagogique, avec certains patients nous brisons le dernier lien qui le rattache à nous. Si une certaine bienveillance maternelle (à laquelle seule il était sensible), vient à manquer, il se trouve abandonné dans la plus profonde détresse. Et il répétera, se trouvant dans une situation identique à celle insupportable du trauma psychique initial, les mêmes symptômes que ceux déclenchés par la commotion psychique originaire.

Et les patients devinent, de manière quasi extralucide, les pensées et les émotions de l’analyste.

Les abus sexuels : traumatismes gravissimes.

On ne pourra jamais insister assez sur l’importance du traumatisme et en particulier du traumatisme sexuel comme facteur pathogène.

Même des enfants appartenant à des familles honorables et de tradition puritaine sont, plus souvent qu’on osait le penser, les victimes de violences et de viols de la part des parents eux-mêmes ou de personnes de confiance appartenant à la même famille. Et l’objection selon laquelle il s’agirait de fabulations de l’enfant lui-même perd malheureusement de sa force si l’on observe le nombre considérable d’adultes en analyse qui avouent eux-mêmes des voies de fait sur des enfants.

Les séductions incestueuses se produisent habituellement ainsi : L’enfant a des fantasmes ludiques comme de jouer un rôle maternel à l‘égard de l’adulte. Ce jeu peut prendre une forme érotique, mais il reste pourtant toujours au niveau de la tendresse. Il n’en n’est pas de même chez les adultes ayant des prédispositions psychopathologiques… Ils confondent les jeux des enfants avec les désirs d’une personne ayant atteint la maturité sexuelle, et se laissent entrainer à des actes sexuels sans penser aux conséquences. De véritables viols de fillettes à peine sorties de la première enfance, des rapports sexuels entre les femmes mûres et de jeunes garçons ainsi que des actes sexuels imposés, à caractère homosexuel, sont fréquents.

Le premier mouvement des enfants serait souvent le refus, la haine, le dégoût, une résistance violente : « Non, non, je ne veux pas, c’est trop fort, ça me fait mal, laisse-moi ! » Si toutefois cette réaction n’est pas inhibée par une peur intense. Physiquement et moralement sans défense, les enfants ont une personnalité encore trop faible pour pouvoir protester, même en pensée. La force et l’autorité écrasante des adultes les rendent muets et peuvent aller jusqu’ à leur faire perdre conscience. Mais cette peur, lorsqu’elle a atteint son point culminant, les oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier complètement à l’agresseur.

Par introjection, cet agresseur devient intrapsychique. Mais ce qui est intrapsychique va être soumis, dans un état proche du rêve (comme l’est la transe traumatique) au processus primaire, c’est-à-dire que ce qui peut-être intrapsychique peut, suivant le principe de plaisir, être modelé et transformé d’une manière hallucinatoire, positive ou négative. Quoi qu’il en soit l’agression cesse d’exister en tant que réalité extérieure et figée, et, au cours de la transe traumatique, l’enfant réussit à maintenir la situation de tendresse antérieure.

Mais ce qui s’installe alors est l’introjection du sentiment de culpabilité de l’adulte : le jeu jusqu’à présent anodin apparait maintenant comme un acte méritant une punition.

Si l’enfant s’en remet, il est déjà clivé : à la fois innocent et coupable et sa confiance dans le témoignage de ses propres sens est brisée.

Le comportement grossier de l’adulte, irrité et tourmenté par le remord, rend l’enfant encore plus profondément conscient de sa faute et encore plus honteux. Presque toujours l’agresseur se comporte comme si de rien n’était et se console avec l’idée : « oh, ce n’est qu’un enfant, il ne sait rien encore, il oubliera tout cela ». Après un tel événement, il n’est pas rare de voir le séducteur adhérer étroitement à une morale rigide ou à des principes religieux, en s’efforçant, par cette sévérité, de sauver l’âme de l’enfant. Généralement le recours à une autre personne de confiance (je pense à la mère) est déçu et repoussé comme étant des sottises. L’enfant dont on a abusé devient un être qui obéit mécaniquement, ou qui se bute : mais il ne peut plus se rendre compte des raisons de cette attitude. Sa vie sexuelle ne se développe pas ou prend des formes perverses (névrotiques ou psychotiques).

Du point de vue scientifique, ce qui importe est de bien considérer que la personnalité encore faiblement développée réagit au brusque déplaisir, non pas par la défense, mais par l’identification anxieuse et l’introjection de celui qui la menace ou l’agresse.

On aboutit ainsi à une forme de personnalité faite uniquement de ça et de sur-moi, et qui, par conséquent est incapable de s’affirmer en cas de déplaisir.

Freud a souligné depuis longtemps que la capacité d’éprouver un amour objectal était précédée d’un stade d’identification. Je qualifierai ce stade, de stade de tendresse. En tant que fantasme seulement et de façon ludique, tous les enfants jouent avec l’idée de prendre la place du parent du même sexe pour devenir le conjoint du sexe opposé, ceci, notons le bien, en imagination seulement. En réalité, ils ne voudraient, ni ne pourraient, se passer de la tendresse et surtout de la tendresse maternelle. Si, au moment de cette phase de tendresse, on impose aux enfants plus d’amour ou un amour différent de ce qu’ils désirent, cela peut entrainer les mêmes conséquences pathogènes que la privation d’amour. Il s’agit d’une greffe prématurée déformée d’amour passionnel et truffé de sentiments de culpabilité, chez un être encore immature et innocent. La conséquence ne peut être qu’une confusion de langues : d’où le tire de cette conférence. Les parents, les pédagogues et surtout les analystes devraient prendre conscience derrière l’adoration, la soumission ou l’amour de transfert qu’il existe un désir nostalgique de se libérer de cet amour opprimant. Si on aide l’enfant, l’élève ou le patient à abandonner cette identification et à se défendre de ce transfert pesant, on aura fait accéder la personnalité à un niveau plus élevé.

Découvertes supplémentaires.

L’amour forcé comme les punitions insupportables ont un effet de fixation.

En fait, les délits que l’enfant commet, comme en se jouant, ne sont promus à la réalité que par les punitions passionnelles qu’ils reçoivent des adultes furieux, rugissants de colère, ce qui entraine chez un enfant, non coupable jusque là, toutes les conséquences de la dépression. Or, il n’existe pas de choc ni de frayeur, sans une annonce de clivage de la personnalité. La personnalité régresse vers une béatitude pré traumatique, cherche à rendre le traumatisme non advenu.

La prématurité traumatique.

Plus étrange, on peut assister à un second mécanisme : celui de l’éclosion soudaine de facultés nouvelles qui apparaissent à la suite d’un choc. Une détresse extrême et, surtout, l’angoisse de mort, semblent avoir le pouvoir d’éveiller et d’activer soudainement des dispositions latentes qui jusque là attendaient, en toute quiétude, leur maturation. L’enfant ayant subi une agression sexuelle peut soudainement sous la pression de l’urgence traumatique, déployer toutes les émotions d’un adulte arrivé à maturité, les facultés potentielles pour le mariage, la paternité, la maternité, facultés virtuellement préformées en lui. On peut alors parler (pour l’opposé à la régression) de progression traumatique ou de pré maturation pathologique. Sur le plan émotionnel mais aussi intellectuel, le choc peut permettre à une partie de la personne de mûrir subitement. Je vous rappellerai le rêve typique du « nourrisson savant » que j’ai isolé, il y a tant d’années où un nouveau-né, un enfant encore au berceau, se met subitement à parler et même à enseigner la sagesse à toute la famille. La peur devant les adultes déchainés, fous en quelque sorte, transforme pour ainsi dire l’enfant en psychiatre : pour se protéger des adultes sans contrôle, il doit d’ abord savoir s’identifier complètement à eux. C’est incroyable ce que nous pouvons vraiment apprendre de nos « enfants savants », les névrosés.

La multiplication des éléments clivés :

Si les chocs se succèdent au cours du développement, le nombre et la variété des fragments clivés s’accroissent et il nous devient rapidement difficile de maintenir le contact avec les fragments qui se comportent tous comme des personnalités distinctes qui ne se connaissent pas les unes les autres. Cela peut finalement déterminer un état que l’on peut, sans crainte, désigner comme atomisation, selon l’image de la fragmentation. Il nous faut alors beaucoup d’optimisme pour ne pas perdre courage. J’espère pourtant qu’il nous sera possible de trouver des voies pour parvenir à relier entre eux les divers fragments.

Le terrorisme de la souffrance :

Un autre moyen existe, à côté de l’amour passionné et des punitions passionnelles, pour s’attacher un enfant, c’est le terrorisme de la souffrance.

Les enfants sont obligés d’aplanir toutes sortes de conflits familiaux, et portent, sur leurs frêles épaules, le fardeau de tous les autres membres de la famille. Ils ne le font pas en fin de compte par pur désintéressement, mais pour pouvoir à nouveau jouir de la paix disparue, et de la tendresse qui en découle. Une mère qui se plaint continuellement de ses souffrances peut transformer son enfant en aide-soignante, c’est à-dire en faire un véritable substitut maternel, sans tenir compte des intérêts propres de l’enfant.

Si tout cela venait à se confirmer, nous serions obligés, je crois, de réviser certains chapitres de la théorie sexuelle et génitale. Les perversions, par exemple, ne sont peut-être infantiles que pour autant qu’elles demeurent au niveau de la tendresse, lorsqu’elles se chargent de passion et de culpabilité conscientes, elles témoignent peut-être déjà d‘une stimulation venue de l’extérieur, d’une exagération névrotique secondaire. De même, dans ma propre théorie de la génitalité, je n’ai pas tenu compte de cette différence entre la phase de tendresse et la phase de passion. Dans la sexualité e notre époque, quelle part de sadomasochisme est conditionnée par la culture (c’est-à-dire ne prend sa source que dans le sentiment de culpabilité introjectée), et quelle part, demeurée autochtone, se développe comme une phase d’organisation propre ? J’espère que nous en ferons des recherches dans l’avenir.

Je serais heureux si vous pouviez prendre la peine de vérifier tout cela, sur le plan de votre pratique et sur celui de votre réflexion. Et je le serai aussi, si vous suiviez mon conseil d’attacher plus d’importance à la manière de penser et de parler de vos enfants, de vos patients et de vos élèves, derrière laquelle se cachent des critiques, pour ainsi, leur délier la langue, et avoir l’occasion d’apprendre pas mal de choses.

Cette suite de réflexion a laissé en suspend ce qu’il en est de l’essence d’une différence : celle qui existe entre ce qu’il y a de tendre dans l’érotisme infantile et ce qu’il y a de passionné dans l’érotisme adulte. La psychanalyse pourra chercher à répondre à la question de savoir ce qui introduit, dans la satisfaction ludique de la tendresse, l’élément de souffrance, donc le sadomasochisme.

Il y a lieu de pressentir entre autres que, dans l’érotisme de l’adulte, le sentiment de culpabilité, transforme l’objet d’amour en un objet d’amour et d’affection, c’est-à-dire en un objet ambivalent.

Tandis que cette dualité manque encore chez l’enfant au stade de la tendresse, c’est justement cette haine qui surprend, effraye et traumatise un enfant « aimé » par un adulte. Cette haine transforme un être qui joue spontanément, en toute innocence, en un automate, coupable de l’amour, et qui, imitant anxieusement l’adulte s’oublie pour ainsi dire lui-même. C’est ce sentiment de culpabilité et la haine contre le séducteur, qui confèrent aux rapports amoureux des adultes l’aspect d’une lutte effrayante pour l’enfant, scène primitive qui se termine au moment de l’orgasme. Cependant que l’érotisme infantile, en l’absence de « lutte de sexes » demeure au niveau des jeux sexuels préliminaires et ne connait de satisfaction qu’au sens de la satiété, et non au sens d’anéantissement de l’orgasme. La théorie de la génitalité, qui essaie de donner une explication d’ordre phylogénétique de la lutte des sexes, devra tenir compte de cette différence entre les satisfactions érotiques infantiles et l’amour, imprégné de haine, de la copulation de l’adulte.



[Article mis à jour le 20 février 2013)