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Éléments sur le débat actuel concernant le « mariage pour tous »


Dans le débat actuel relatif au mariage pour tous, plusieurs psychanalystes se prononcent publiquement. Nous nous proposons de reprendre ici quelques-unes de ces prises de position.

Comme cela a été le cas pour d’autres sujets de société, la reprise des informations sur le site de la F.A.P. n’implique pas autre chose qu’un souci d’information.

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13 janvier 2013, pétition lancée par des analystes de la La Cause Freudienne :

Mariage pour tous : contre l’instrumentalisation de la psychanalyse

Les psychanalystes soussignés déplorent l’utilisation insistante qui est faite du savoir psychanalytique afin de cautionner, dans le débat qui agite la nation, certaines des thèses opposées au projet de loi.

En conséquence, ils se trouvent contraints de déclarer :

- que rien dans l’expérience freudienne n’est de nature à valider une anthropologie qui s’autoriserait de la Genèse ;

- que la structure œdipienne dégagée par Freud n’est pas un invariant anthropologique ;

- qu’au niveau de l’inconscient, les deux sexes ne sont liés par aucune complémentarité originaire, ce qu’exprime l’aphorisme de Lacan : « le rapport sexuel n’existe pas » ;

- qu’il revient à chaque être parlant de trouver les voies de son désir, qui sont singulières, tordues, marquées de contingence et de malencontres ;

- que certains s’aident à cette fin d’une croyance religieuse, et que d’autres s’en passent ; un analyste n’a pas à se prononcer là-dessus.

Lien pour davantage d’informations et signer la pétition : http://www.lacanquotidien.fr/blog/d...

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10 janvier 2013, (dans Libération)

Psychanalyse de restauration, exception française, par MICHEL TORT Psychanalyste

Dans le cadre du débat engagé sur le mariage pour tous et l’homoparentalité, on a vu refleurir les discours d’un courant de psychanalystes qui s’étaient exprimés depuis les années 80 sur les problèmes de filiation et de parenté. Invoquant des normes transcendantes, en dehors de l’histoire, dans lesquelles on reconnaît le discours transparent des religions, ils prétendent y ajouter la caution de la psychanalyse. Les arguments « psychanalytiques » de ce genre ne résultent nullement de la clinique psychanalytique : ils s’enracinent dans une logique de « bon sens », réactive, phobique, qui fabrique la lie du débat social en France et qui nourrit le discours des comptoirs. Reste la question : quelle est l’origine de ce courant réactionnaire dans la psychanalyse en France ?

Le modèle familial père - mère - enfant, où dominaient le mariage et la filiation indivisible, ayant explosé depuis les années 60 et s’étant diffracté en une myriade de formes de parentalité, la parenté a cessé d’être considérée comme une relation naturelle. Or, c’est le moment qu’a choisi ce courant de psychanalystes pour se mettre en tête qu’il leur revenait de légiférer en dernière analyse sur la filiation et la parenté, en raison du règne souverain exercé par la psychanalyse sur l’inconscient et ses fonds sous-marins. Ils sont partis en guerre contre les notions mêmes de parentalité et de genre, qui les obligeaient à tenir compte de l’histoire et des rapports de pouvoir.

Quel est l’enjeu du débat ? C’est le remplacement progressif du dispositif social ordonné jadis au principe paternel par un dispositif de parentalité. L’ordre social soumis au principe paternel rappelle les sujets à l’ordre théologique de la nature en disqualifiant les bâtards, les filles mères, les contre-natures, les avortées, divorcés, etc. Dans le dispositif de parentalité, on décrit des situations multiples de parentalité en respectant leurs droits. Ce changement a pris plusieurs siècles. Les termes de parenté, « père » et « mère » auxquels il ne faudrait pas toucher sont aussi le lieu de rapports de pouvoir masculin - féminin historiques. On ne peut dénier la réalité des transformations dans le dispositif de parentalité. Elles modifient les rapports de domination entre hommes et femmes, nommés suavement complémentarité par le Saint-Père. La dimension symbolique n’appartient pas aux religions qui l’ont vampirisée. Liberté, égalité définissent aussi des relations symboliques. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, le dépositaire de la fonction de tiers entre parents et enfants et entre parents n’est plus « le Père » mais de facto et de jure l’Etat des citoyens et citoyennes : le débat actuel l’illustre.

Or, l’invocation par nombre de psychanalystes d’une prétendue « fonction paternelle » étrangère à l’histoire revient à maintenir en surplomb une figure « symbolique » qui garde jusqu’à la caricature les anciennes fonctions sociales du Père. Il s’agit de montrer le caractère universel, structural, de cette « fonction paternelle ». Déplumée de ses pouvoirs politiques, elle se transforme astucieusement en une capacité symbolique de séparer la mère et l’enfant, objectif patriarcal inchangé. Le Saint-Père est devenu « infaillible » quand il a été dépouillé de tous ses Etats et parqué au Vatican. Le Père, le pater patriarcal, s’est transformé en Père symbolique, quand le statut des pères a changé. Le père est devenu l’interlocuteur prosaïque des enseignants, des travailleurs sociaux, du personnel de la justice et de la police, gestionnaires de facto et de jure des fonctions parentales. C’est contre cette évolution qu’on lui a attribué une « fonction paternelle » symbolique éternelle, quand il s’agit d’un symbolique des cavernes.

Il s’est constitué dans les années 50-80 en France, dans une sorte de contre-réforme, un corps de croyances théoriques retraitant certains éléments du freudisme, avec lesquels on a construit une « fonction paternelle », base irréfragable de la parenté. C’est avec cette construction de la « psychanaLacan » ajoutée à son original catholique du père, avec ce schéma théologique sous ses oripeaux « psychanalytiques » que certains tentent de faire pièce aux bouleversements vertigineux des parentalités en Occident. Or, il n’y a pas de « fonction paternelle » hors des rapports de sexe et de genre. Les fonctions des pères ou des mères dépendent du dispositif parental historique et géographique. Mais la problématique de la « fonction paternelle », loin d’appartenir au seul courant lacanien, circule dans l’ensemble de la psychanalyse française, réconciliant paradoxalement sur un mode œcuménique les courants majeurs de la psychanalyse officiellement divisés.

Ce courant réactionnaire met en danger depuis des années la psychanalyse sur tous les fronts. A travers sa clique médiatisée, il ne représente pas la psychanalyse, mais il lui nuit. Il est responsable d’une partie des critiques qui se sont accumulées depuis la même époque environ contre la psychanalyse. C’est une évidence si l’on considère la dernière des « affaires » qui défraient la chronique, la polémique concernant l’autisme. Un documentaire montrait sur un mode caricatural les cantiques de la « fonction paternelle », le Notre Père « psychanalytique » qui dit : les mères sont responsables de l’autisme, le bâton paternel est le Sauveur, etc. Jusqu’à quand laisserons-nous l’adhésion au credo paternel, qui sous-tend les résistances de la psychanalyse aux évolutions des rapports de parentalité et aux transformations sociales en général, ridiculiser la psychanalyse et compromettre pour la communauté les bénéfices du travail clinique remarquable qui se fait par ailleurs ? Alexandre Koyré, dans Du monde clos à l’univers infini, décrit comment Dieu sort discrètement du paysage scientifique. Il relate que l’astronome Laplace répond à Bonaparte, qui l’interroge sur la place qu’il réserve à Dieu dans son Exposition du système du monde : « Citoyen Premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » C’est de nos jours le tour du « père », la figure patriarcale du père que ce Dieu éclipsé représentait, de quitter la scène à son tour.

27 novembre 2012, ce mail du secrétariat du Cercle Freudien : M. Montrelay nous propose de diffuser ce que lui inspire la pétition des psychanalystes « pour l’égalité des droits et le mariage pour tous. »

Chers collègues,

Votre pétition en faveur du « mariage pour tous » m’interpelle. Non pas qu’elle emporte mon adhésion, bien au contraire, mais justement il me semble urgent de soulever certaines questions régulièrement passées sous silence par les tenants du mariage pour tous.

Vous parlez de « la psychanalyse ». Qu’entendez-vous exactement par ce mot ? Un ensemble de valeurs inhérentes à notre discipline ? Un savoir qui ferait l’accord de notre corps professionnel ? Je préfère pour ma part souligner que ce mot « la psychanalyse » fait signe vers ce qui, nous et nous seuls, nous concerne : la pratique de l’ICS. L’ICS est notre objet fondamental. Or dans votre pétition, comme d’ailleurs dans celles qui vont dans le même sens le mot « ICS » se cherche en vain. Il s’ensuit certaines conséquences.

Pour en donner une idée, supposons (c’est une fiction) que je modifie légèrement votre texte. Que j’écrive : « Notre rapport à l’ICS (et non à la psychanalyse) nous empêche de nous en servir comme morale ou comme religion ». Comment ne pas être d’accord ? Poursuivons : « Nous tenons à inviter le législateur à la plus extrême prudence concernant toute référence à l’ICS afin de justifier l’idéal d’un seul moule familial ». En effet. On ne voit pas pourquoi le législateur prendrait en compte une réalité dont il ne connait à peu près rien. Son affaire c’est la loi. Mais poursuivons et transposons encore : « Nous soutenons qu’il ne revient pas au praticien de l’ICS de se montrer moralisateur et prédictif ». Sans nul doute, mais à l’inverse, à ce praticien qu’est-ce donc qui lui revient ? De s’interroger, à partir de l’expérience qui lui est propre, celle de l’ICS, sur les possibles effets non pas sociaux, ou moraux, ou anti-confessionnels de cette loi mais sur ses conséquences proprement psychiques.

« Rien, dites-vous, ne nous autorise à prédire l’avenir des enfants, quel que soit le couple qui les élève ». Heureusement. Le propre de la vie c’est que toujours elle s’invente, que souvent elle nous surprend. Il est abusif de poser sur l’avenir d’un enfant, ou sur celui de l’humanité, des grilles qu’elles soient rigides, passéistes ou naïvement optimistes. Mais en tant que psychanalystes, donc – j’insiste – en tant que praticiens et théoriciens de l’ICS, nous savons que ce dernier en amont de multiples variables biologiques et culturelles se structure selon des constantes. Par exemple pas d’ICS sans refoulement, pas d’ICS sans autrui, pas d’ICS sans parole, pas d’ICS sans pulsion : travail de liaison de l’âme au corps, dit Freud.

Certes nous ne saurions prédire l’avenir de tel enfant qui nous rend visite accompagné de ses parents, homos ou hétéros peu importe. Certes. Mais il va de soi que sans verser dans la prédiction, nous avons l’obligation de mettre notre écoute au service de ces personnes pour qu’une répétition cesse, pour qu’un désir empêché se libère. Et cette écoute, il la faut attentive aussi bien aux mots, aux affects, qu’à l’ICS de qui nous parle, à ses lois qui n’ont rien à voir, mais absolument rien à voir avec les lois juridiques, entre autres celles nommées « carcan » par Claude Rabant.

A ces lois je ne trouve aucune allusion dans votre pétition.

Vous affirmez que la légalisation du mariage homosexuel et de l’homoparentalité loin de poser un problème est un progrès pour l’humanité. Ce sont là des généralités morales ou pseudo-laïques. Prouvez-le. Avancez des arguments non de militants, mais de psychanalystes. Ne laissez pas dans l’impensé les situations, les problématiques auxquelles les mutations, les nouvelles mœurs d’ores et déjà nous confrontent, et que la nouvelle loi normalisera, si les analystes se taisent, dans un silence général.

Prenons - parmi beaucoup d’autres - deux exemples qui ont en commun la teneur et le devenir des pulsions.

Nous écoutons tous des pères qui hétéro ou homosexuels, dépouillés (d’ailleurs à leur insu) des anciens attributs virils, sont tenaillés par leur désir d’enfant. Qu’en est-il de ce désir ? Les pulsions qui le soutiennent sont-elles les mêmes chez un homme ou une femme ? La formule freudienne pénis=fécès=enfant, ou plus précisément : beau pénis - belle forme - bel enfant, vaut-elle comme le pensait Freud chez les deux sexes également ? Ou faut-il, côté femme, y mettre un sérieux bémol, en raison de l’accès qui n’est qu’à elle au Réel de la gestation ?

Question hors du sujet qui nous intéresse, direz-vous, ou qui même justifie notre position. Couples homos ou hétéro, il en va du pareil au même. Pas si sûr. Soient deux parents du même sexe. Ce n’est plus deux sortes de désir d’enfant qui par leur différence même ouvrent un espace de désir à celui qui vient. Non, l’addition de deux postures libidinales désormais voisines précède et suit l’adoption. Aucune importance pour l’enfant ? Posons-nous au moins la question.

Autre sujet de réflexion : la relation archi-précoce mère-enfant dite par Winnicott « préoccupation maternelle primaire », relation où le fœtal de la mère et le fœtal de l’enfant continuent, en contrepoint de la parole, de s’entrecroiser pour tempérer, cicatriser la mort qu’est la naissance. De cette relation de corps à corps déterminante la vie durant (on la porte toujours avec soi, elle vous porte), qu’en est-il si c’est un homo qui l’assume ? La question ne concerne pas la moralité, l’amour, la générosité de cet homme père-mère, mais les effets de son organisation pulsionnelle sur le très petit enfant. Question, semble-t-il taboue. Impensée comme bien d’autres elle continuera de l’être si l’on ne s’exprime plus en termes de mère mais de parents. On ne dira plus (à supposer qu’on en parle encore) « préoccupation maternelle primaire » mais « préoccupation parentale primaire », ce qui perdra tout son sens. Le propre du maternel, de son tissu fondamental où le biologique et le symbolique s’entrecroisent, ce propre n’existera plus. Il y a, côté masculin, ne l’oublions pas non plus, un rôle majeur de l’anatomie : entre autres facteurs, c’est avec son sexe qu’un homme met en place le refoulement.

Penser ainsi l’ICS c’est compter avec une façon radicalement différente selon que l’on est homme ou femme, de vivre le désir, la fonction, l’état de parent. Pour l’enfant il faut les deux. Les mots père et mère désignent cette différence. Ils préservent sa nécessité. Jusqu’ici le mariage tel que la loi l’établit s’en constitue le garant. Avec le mariage pour tous, la différence s’efface. Serait-ce finalement votre plus intime désir ?

Michèle MONTRELAY

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19 novembre 2012, ce mail de la SIHPP :

Chers amis,

Je vous rappelle que la Commission des lois de l’Assemblée Nationale de la République Française avait invité plusieurs personnalités le 15 novembre dernier. Il s’agissait dans le cadre des débats parlementaires sur le texte de loi instaurant le « Mariage pour tous », d’une table ronde consacrée à l’approche des psychanalystes et des pédopsychiatres. Avaient été invités : Mme Suzann Heenen-Wolff, psychanalyste et psychologue, professeur de psychologie clinique à l’Université de Louvain, Mme Elisabeth Roudinesco, directrice de recherche à l’Université Paris VII, Messieurs Serge Hefez, Jean-Pierre Winter, psychanalystes, Messieurs Christian Flavigny, Stéphane Nadaud et Pierre Levy-Soussan pédopsychiatres.

On trouvera à l’adresse suivante les vidéos des interventions. Il est d’ailleurs possible d’en télécharger les bandes-son :

http://www.assemblee-nationale.tv/c...

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’intervention d’Elisabeth Roudinesco, présidente de la SIHPP.

Bien à vous

Henri Roudier

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Assemblée nationale, le 15 novembre 2012

Monsieur le président de la commission des lois, Monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les parlementaires, je vous remercie de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à cette audition sur un sujet auquel j’ai consacré plusieurs travaux en tant qu’historienne de la famille, de la sexualité, de la psychanalyse et de la psychiatrie. Je me permets aussi de parler en « témoin » car ma mère, Jenny Aubry, pédiatre, médecin des hôpitaux et psychanalyste s’est occupé toute sa vie de l’enfance en détresse : enfants abandonnés, placés, maltraités, enfants malades, enfants surdoués, enfants en attente d’adoption et de filiation.. Je suis favorable à cette loi et comme nombre de mes collègues sociologues, anthropologues et historiens que vous avez déjà entendus - je pense notamment à Irène Théry - j’ai été surprise de la violence avec laquelle de nouveau les homosexuels ont été stigmatisés dans leur désir de fonder une famille et donc de bénéficier, par le mariage, de droits équivalents à ceux des personnes de sexe différent. On peut comprendre que des religieux puissent être opposés à cette mutation de la question du mariage puisqu’ils ont une vision immuable et essentialiste de la famille selon laquelle le père reste le substitut de Dieu et la différence biologico-anatomique des sexes le fondement de tout droit naturel. Mais de la part de spécialistes du soin psychique s’occupant de familles perturbées, cela me semble incompréhensible, notamment quand on se réclame de ce que fut et de ce qu’est dans l’histoire de la psychanalyse la conception freudienne de la famille. Jamais et à aucun moment on ne trouvera dans l’œuvre du fondateur de la psychanalyse ce qu’une partie de ses héritiers prétendent y déceler aujourd’hui : le mariage homosexuel serait la fin de la famille, serait un déni de la différence des sexes, un malheur pour les enfants, condamnés à avoir des parents pervers, condamnés à être sans domicile filiatif, sans loi du père séparateur, etc. Non seulement Freud ne considérait pas que les homosexuels étaient des êtres non humains mais, en son temps, il a manifesté clairement sa volonté de dépénaliser cette forme de sexualité. Non seulement il ne pensait pas un instant que la famille puisse reposer sur le primat de la différence biologique des sexes puisque celle-ci relève de l’évidence et non pas d’une construction et enfin il a accepté dans sa vie que sa fille Anna élève les enfants de sa compagne et il a considéré qu’il s’agissait là d’une famille : ce sont ses mots. Donc ne faisons pas dire à Freud ce qu’il n’a jamais dit sauf a sombrer dans un anachronisme que tout historien se doit de critiquer. Et d’ailleurs, le milieu psychiatro-psychanalytique est à ce point divisé qu’une pétition circule signée par 1500 psychiatres, psychologues et psychanalystes qui manifestent leur indignation devant ce qu’ils appellent l’homophobie de leurs collègues...

En réalité, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est non pas à une révolution qui conduirait à la disparition de la famille mais à une évolution qui au contraire la pérennise : le désir des homosexuels d’entrer dans l’ordre procréatif c’est-à-dire dans l’ordre familial dont ils avaient été exclus. Ce désir de normativité que l’on observe depuis une trentaine d’années est la conséquence de la dépénalisation de l’homosexualité dans les société démocratiques mais aussi de cette hécatombe qu’a été le SIDA. Vouloir se reproduire en étant inscrit dans l’ordre familial c’est aussi un désir de vie, de transmission. Et c’est cette aspiration à la normativité qui dérange les opposants à la loi car au fond, s’ils ne sont pas homophobes ils souhaiteraient conserver aujourd’hui l’image de l’homosexuel maudit incarné par Proust ou Oscar Wilde : à leurs yeux l’homosexuel doit rester cliniquement pervers, c’est-à-dire hors de l’ordre procréatif.

L’éventail des cultures est pourtant assez large pour permettre une variation infinie des modalités de l’organisation familiale. Autrement dit, il faut bien admettre que c’est à l’intérieur des deux grands ordres du biologique (différence sexuelle) et du symbolique (prohibition de l’inceste et autres interdits) que se sont déployées pendant des siècles, non seulement les transformations propres à l’institution familiale, mais aussi les modifications du regard porté sur elle au fil des générations. Une fois cette définition admise il faut revenir à la question historique. Fondée pendant des siècles sur la souveraineté divine du père, la famille occidentale s’est transformée en une famille biologique dés le début du XIXe siècle, avec l’avènement de la bourgeoisie qui accordait à la maternité une place centrale. Le nouvel ordre familial put alors contrôler le danger que représentait la place du féminin, au prix de la mise en cause de l’ancienne puissance patriarcale. Du déclin de celle-ci, dont Freud se fit le témoin et le principal théoricien naquit un processus d’émancipation qui permit aux femmes d’affirmer leur différence - notamment en séparant maternité désir et procréation et en voulant accéder au travail -, aux enfants d’être regardés comme des sujets et non pas comme des imitations des adultes, et aux homosexuels de se normaliser et de ne plus être considérés comme des pervers. Ce mouvement génèra une angoisse et un désordre spécifiques, liés à la terreur de l’abolition de la différence des sexes, avec, au bout du chemin, la perspective d’une dissolution de la famille. A la fin du XIXe siècle, on redoutait en effet que les femmes en travaillant ne deviennent des hommes et que soit abolie la différence des sexes. Et aujourd’hui, on a peur de cette même abolition qui viendrait, nous dit-on, des homosexuels désireux eux aussi de fonder des familles.

Mais ce qui fonde la famille sur le plan anthropologique, ce n’est pas seulement la différence biologique des sexes - laquelle n’implique pas d’ailleurs l’existence d’un père réel et d’une mère réelle mais des substituts - c’est aussi et surtout la prohibition de l’inceste et la nécessite de l’échange : il faut des familles pour que La famille existe et il faut la prohibition pour assurer ce qui nous différencie du monde animal : le passage de la nature à la culture. Et que je sache, jamais les homosexuels élevant des enfants n’ont dérogé à cette nécessité. Et c’est bien sur cette question bien plus que sur celle de la différence biologique que Freud a épousé en son temps les transformations de la famille en rapportant les névrose bourgeoises aux tragédies antiques c’est-à-dire à l’interrogation de chaque sujet sur son origine : d’où je viens, qui je suis ? Telle est la question de l’Oedipe de Sophocle. De quoi suis-je coupable ? Telle est la question d’Hamlet, les deux héros préférés de Freud qui en aucune façon n’a créé une psychologie familialiste. Quant au mariage, institution spécifiquement humaine et désormais laïc, il est la traduction juridique, légale, d’un certain état de la famille à une époque donnée. Rien d’immuable et toujours en devenir, toujours en mutation comme le montrent d’ailleurs les révisions que le code civil a subi depuis son instauration France en 1792. Partout dans les sociétés démocratiques, l’institution du mariage est en devenir comme la famille...

Pour terminer, je voudrais dire que ce qui détruit la famille, ce n’est pas le désir des homosexuels d’entrer dans l’ordre familial, ce n’est jamais le désir de faire famille, c’est la misère, misère psychique, matérielle morale, celle que l’on voit aujourd’hui et qui conduit à des dérives meurtrières, au terrorisme, au sectarisme religieux. Misère distincte des destins tragiques propres aux dynasties royales qui se détruisent de l’intérieur.

Victor Hugo, écrivain le plus populaire, le plus célébré dans le monde, le plus républicain aussi à la fin de sa vie, l’a énoncé dans Les Misérables, livre que tout le monde devrait lire aujourd’hui en ces temps de crise économique et de crise morale : le père chômeur et exploité, la mère réduite à l’esclavage, l’enfant vagabond. Mais surtout, je voudrais souligner que ce même Hugo qui avait épousé durant son existence toutes formes de parentalité propres à son époque - mariage d’amour, adultère, père, patriarche grand-père, père malheureux face à la folie de sa fille et à la mort d’une autre, père amoureux de l’amour - a forgé avec Jean Valjean, un personnage célèbre sur lequel devraient réfléchir tous ceux qui prétendent que le bien de l’enfant requiert par essence la présence absolument nécessaire d’un homme et d’une femme, d’un père et d’une mère.

Surgi de la misère, habité par le désir du mal, pendant les dix-neuf ans qu’il a passé au bagne, puis converti par un homme d’Eglise à la volonté de faire le bien, Valjean n’avait jamais connu, à l’âge de 55 ans, la moindre relation charnelle ou amoureuse. Vierge, il n’avait aimé ni père, ni mère, ni maîtresse, ni femme, ni ami.

Quand il apprend par Fantine, ancienne prostituée, l’existence de Cosette, enfant martyr, enfant humilié par les Thénardier, il va la chercher et il devient son père, sa mère, son éducateur, son tuteur, en bref le substitut de tout ce qui manque à l’enfant sans amour : un seul substitut qui suffit à assurer alors le bonheur à venir de l’enfant le plus miséreux de la terre, Neuf mois : le temps d’une grossesse. Le cœur du forçat, souligne Hugo, est “plein de virginités”, et, en regardant Cosette, il éprouve pour la première fois de sa vie “une extase amoureuse qui va jusqu’à l’égarement”. Aussitôt, il ressent les épreintes, c’est-à-dire les douleurs de l’accouchement : “Comme une mère, et sans savoir ce dont il s’agit.” Littéralement donc, il accouche d’une enfant et l’amour qu’il lui porte est maternel. De son côté, l’enfant, ayant oublié le visage de sa mère, n’ayant connu que les coups, n’ayant aimé qu’une seule fois dans sa vie, non pas un humain, mais un animal - un chien -, regarde cet homme qu’elle va appeler père sans savoir qui il est et sans jamais connaître son véritable nom. Elle va l’aimer au-delà de la différence des sexes, au-delà de toute connaissance de la différence entre une mère et un père, comme un saint, dénué de sexualité. Aujourd’hui, face à des pédopsychiatres « experts », hantés par l’abolition de la différence des sexes, Valjean serait sans doute regardé comme un mauvais père ou une mauvaise mère ou pire encore comme un pédophile.

Et pourtant, j’ai envie de dire à tous ceux qui, au nom d’une introuvable normalité, fustigent les familles monoparentales, homoparentales, anormales, divorcées, que chaque enfant aimerait avoir pour mère et père à la fois l’équivalent d’un Jean Valjean.

Elisabeth Roudinesco

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novembre 2012, une pétition circule : Lettre ouverte DES PSYCHANALYSTES FACE A L’EGALITE DES DROITS ET AU « MARIAGE POUR TOUS ».

Le projet de loi « Le mariage pour tous » a pour visée l’ouverture du droit au mariage de personnes de même sexe et par voie de conséquence, de l’adoption aux couples mariés de même sexe. Cette évolution de notre code civil mettrait enfin la France au diapason de neuf pays européens, treize dans le monde et neuf états américains. En réaction à cette évolution démocratique, certains propos mettant en avant une supposée orthodoxie psychanalytique s’opposent formellement à ce projet.

Nous, psychanalystes (ou en formation psychanalytique), souhaitons par ce communiqué exprimer que « La psychanalyse » ne peut être invoquée pour s’opposer à un projet de loi visant l’égalité des droits. Au contraire, notre rapport à la psychanalyse nous empêche de nous en servir comme une morale ou une religion. En conséquence, nous tenons à inviter le législateur à la plus extrême prudence concernant toute référence à la psychanalyse afin de justifier l’idéalisation d’un seul modèle familial.

Nous soutenons qu’il ne revient pas à la psychanalyse de se montrer moralisatrice et prédictive. Au contraire, rien dans le corpus théorique qui est le nôtre ne nous autorise à prédire le devenir des enfants quel que soit le couple qui les élève. La pratique psychanalytique nous enseigne depuis longtemps que l’on ne saurait tisser des relations de cause à effet entre un type d’organisation sociale ou familiale et une destinée psychique singulière. De plus, la clinique de nombre d’entre nous avec des enfants de couples « homosexuels » atteste que ce milieu parental n’est ni plus ni moins pathogène qu’un autre environnement.

Il n’est pas inutile non plus de faire un retour aux prises de position de Freud concernant l’homosexualité. Pour s’en tenir, par exemple, aux toutes premières années de la naissance de la psychanalyse (1896), Freud signa une pétition initiée par le médecin et sexologue allemand Magnus Hirschfeld (1897) demandant l’abrogation du paragraphe 175 du code pénal allemand réprimant l’homosexualité masculine (recueillant plus de 6000 signatures dont celles aussi de Krafft-Ebing, Andréas-Salomé, Zola, Rilke, Mann et Einstein).

Aussi nous tenons à rendre publique notre position et ces éléments de réflexion dans le cadre du débat national qui est engagé.

Pour plus d’informations et signer la pétition c’est ici http://www.petitionpublique.fr/Peti...



[Article mis à jour le 21 novembre 2012)