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Interview de Radmila Zygouris en 2010 par la revue brésilienne « Percurso »

J’ai répondu à ce questionnaire de la Revue brésilienne Percurso en été 2010. Le texte est paru en décembre 2010 dans le numéro 45. Comme il y est à plusieurs reprises question de la FAP j’avais pensé que cela pourrait vous intéresser, bien que je ne m’exprime qu’en mon nom propre et pas du tout en tant que représentante de l’association. Les cinq premières questions qui concernent plus particulièrement la FAP sont sur ce site, la totalité des questions-réponses (10) se trouvent sur le site : radmila-zygouris.com

Présentation

Afin que vous ayez une petite idée de la revue, voici une brève présentation que j’ai reçue de la part des rédacteurs et que je traduis telle quelle du portugais. Pour plus d’informations vous pouvez aller sur google.

« La revue Percurso crée en 1988 est une publication du Département de Psychanalyse de l’Institut Sedes Sapientiae (à Sao Paulo). C’est une revue scientifique dédiée à l’avancement des connaissances en psychanalyse dans leur versant clinique, théorique, méthodologique et épistémologique aux fins de favoriser les débats entre les différents courants de la psychanalyse. » J’ajoute ceci : Au cours des dictatures au Brésil et en Argentine, la Sedes a largement ouvert ses portes aux analystes et universitaires en difficulté, d’où une orientation très politique et sociale de leurs enseignants. Comme dans d’autres centres et Instituts de psychanalyse au Brésil c’est une sorte de faculté privée où sont dispensées des connaissances en psychanalyse. La revue Percurso comme l’Institut Sedes se situent en dehors du cadre de la IPA comme de toute école psychanalytique. Il ne s’y pratique pas de reconnaissance des psychanalystes mais une reconnaissance d’un parcours d’études. Rien de plus mais rien de moins non plus.

Radmila Zygouris

Entretien

Question 1 : En relisant votre interview parue à la revue Percurso en 1996, on est étonné par rapport à l’actualité de vos réflexions, vos questions et propositions en ce qui concerne l’interlocution entre les analystes. Vingt ans après la fondation de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse (FAP) quel est le bilan que vous faites de cette expérience ? Quels sont ses échos ou dédoublements ?

Réponse : En plus de vingt ans il y a eu deux générations de psychanalystes qui se sont formés, soit partiellement (en venant d’autres institutions) soit entièrement à l’intérieur de la FAP.

D’après ce que je peux constater, quelque chose de notre désir initial a été transmis : aujourd’hui, pas plus qu’hier, il n’y a de positions ni de pratiques dogmatiques, et peu à peu une véritable culture de l’hétérogène commence à exister. Des références multiples co-existent.

Après une longue période, où l’on a pu constater un certain rejet du « lacanisme », imputable à une intoxication dont ont souffert les anciens de l’École Freudienne, les plus jeunes , qui n’ont pas connu cela, commencent à redécouvrir Lacan d’une façon plus fraîche et plus légère.

Dans l’ensemble le pari sur le primat de la clinique a été tenu. La plupart des membres sont d’après moi de bons cliniciens et de très bons thérapeutes. Il y a un prix à cela : seule une minorité arrive à mener de front une implication clinique -souvent exceptionnelle- avec la disponibilité nécessaire à la recherche et à la production théorique. Car souvent c’est une question de temps et pas seulement d’intérêt ou de disposition intellectuelle. Un bon clinicien consacre beaucoup de temps à ses patients, à les écouter, à réfléchir sur ce qu’il a entendu, et un bon théoricien doit aussi consacrer beaucoup de temps aux concepts, et aux travaux théoriques des autres analystes.

La FAP ne s’est pas fait connaître particulièrement par des publication ni par une présence médiatique. Cela a ses avantages et ses désavantages.

L’époque a changé et la vie des jeunes analystes est devenue plus difficile, matériellement et psychologiquement. Ils doivent travailler beaucoup plus que ceux de ma génération à âge égal pour subvenir à leurs besoins, et les conditions de travail dans les institutions de soins sont devenus peu valorisantes voire désagréables. Dans le public, ils sont obligés de lutter pour maintenir un minimum de conditions de temps de séances pour pouvoir écouter en analystes leurs patients adultes et enfants. Dans le privé, ils ont affaire à des patients vivant dans des situations de plus en plus précaires ce qui ne facilite pas la durée nécessaire des cures. Les Ateliers de discussions cliniques sont à ce titre, je l’espère, des lieux où ils peuvent débattre de ces difficultés nouvelles par rapport aux exigences théorico-cliniques des « formations » institutionnelles classiques.

Nous continuons à ne pratiquer aucune reconnaissance en termes de titularisation ou de grades ou de passe. La reconnaissance a néanmoins lieu de façon plus subtile. La confiance n’est pas un concept analytique, cependant elle est le facteur qui détermine l’envoi de patients. Cela reste difficile à expliciter pourquoi untel inspire plus de confiance que tel autre. Cela a peu à voir avec la capacité à écrire ou à tenir des discours savants ! Il suffit que chacun cherche en son for intérieur à qui il enverrait un être cher pour voir le peu de poids que pèse la renommée médiatique...

Au niveau de l’institution, un des problèmes que je perçois est celui du danger d’une certaine endogamie. Comme nous n’avons pas le recours à UNE théorie qui d’habitude cimente les membres d’un même groupe, ni une hiérarchie de distribution de titres et de grades comme c’est le cas dans la plupart des institutions analytiques, les facteurs de sympathie ou d’antipathie personnels peuvent prendre une place dominante. Or on échappe difficilement aux réseaux transférentiels et à l’attachement des anciens analysants à leurs analystes. C’est pourquoi je parle d’endogamie et j’encourage les jeunes qui ont fait leur analyse avec un membre de la FAP à voyager et à aller voir comment ça fonctionne dans d’autres institutions. Ils le font... et souvent ils reviennent. C’est un problème, car les transferts restent plus virulents qu’on ne le croit, et cela engendre des tensions, des rivalités que le travail n’arrive pas toujours à sublimer. Cela dit, je constate autant d’endogamie dans les institutions où l’on titularise...

Je pense qu’il y a un grand travail à faire sur les liens très archaïque qui se jouent à l’intérieur d’un groupe d’analystes. J’ai fini par m’apercevoir que souvent une analyse se termine, non pas dans le seul espace privé d’un rapport analyste-analysant, mais dans une conflictualité groupale. L’aspect archaïque passe le plus souvent inaperçu, alors qu’il est bien plus qu’on ne le pense, le moteur des violences dans les institutions entre les analystes. Souvent une analyse « didactique » se termine sur la place publique ! Combien de scissions institutionnelles relèvent des problématiques transférentielles et narcissiques non analysées, car secrètes. Ferenczi, une fois de plus, plus clairvoyant que d’autres, avait proposé de mener une analyse didactique jusqu’à l’analyse de caractère ! Tâche immense. Or nous savons bien que ce qui change le plus difficilement dans une analyse c’est le caractère. Notion dont on ne parle pas volontiers.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus sur la FAP, c’est une institution avec peu de structures fixes, qui change de président et de bureau tous les deux ans, renouvelables une seule fois. Donc une équipe largement renouvelée vient à sa direction tous les quatre ans. Ce qui donne avec chaque nouvelle équipe une tonalité différente, un rythme différent, un style différent.

Personnellement je me suis retirée de toute fonction institutionnelle. Je pense que les « vieux » doivent céder la place aux plus jeunes, qui sont mieux placés pour sentir les symptômes de leur époque dont ils souffrent comme leurs patients. Ils sont mieux placés pour sentir l’air de l’époque. Je suis néanmoins toujours très intéressée par ce qui s’y passe et je vois régulièrement un grand nombre des membres parce que j’y ai aussi des amis.

Si je comprends bien vous demandez si nous avons fait « modèle » ? Non. Mais beaucoup de nos thèmes majeurs, de nos priorités, qui dans les années 1986-96 n’intéressaient personne sont maintenant des thèmes de colloques dans des institutions plus importantes. C’est le cas pour l’intérêt porté à Ferenczi, à Winnicott, au contre-transfert, à la notion d’accueil, et même à la place de plus en plus importante donnée à l’affect !!! Je rappelle que jusqu’à une époque récente, dans les milieux lacaniens ce terme était banni au prétexte que le concept d’angoisse suffisait... et parce que Lacan l’avait ridiculisé... Mais le mot même d’affect revient, et c’est un signe que l’interdit est en train de pâlir...

Voilà des domaines où nous avions une longueur d’avance, non pas parce que nous étions meilleurs, mais simplement plus libres de choisir les mots de nos discours. Et je constate avec soulagement qu’un changement est en train de s’opérer.

Ça vient, ça vient... mais il ne faut pas le dire. C’est fou comme les analystes ont peur de l’infidélité ! On est loin d’être à la hauteur d’une bonne société laïque.



[Article mis à jour le 16 mai 2011)