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Alice Cherki

De la honte à la haine

Conférence faite à Bruxelles en novembre 2009

par Alice Cherki


Ce qui m’a été proposé de travailler avec vous – et que j’ai accepté – est de reprendre les avancées que j’ai développées, dans La Frontière invisible (Editions Elema, 2006), sur les empêchements subjectifs qui peuvent frapper, dans notre société occidentale actuelle, les descendants d’immigrés venus d’anciennes colonies. Colonies dont la plupart ont été le théâtre de violences et de guerres, passées de surcroît sous silence pendant de nombreuses années. Mais il s’agissait surtout de reprendre cette immense préoccupation sous l’angle privilégié des affects que sont la honte et la haine. Tâche difficile car violences, honte et haine, qui ont partie liée, vous amènent à naviguer au plus près de la menace existentielle et de la désubjectivation (voire de la déshumanisation).

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Au risque de vous surprendre je vais commencer par une note optimiste, une petite phrase prononcée par un homme, jeune, il a trente ans, au cours de sa psychothérapie psychanalytique. Il me dit un jour : « Je n’étais pas un mauvais élève en primaire malgré la ségrégation, à peine voilée, autrement dit le sentiment implicite de ne pas être logé à la même enseigne. C’est au collège que j’ai ramé et surtout en français mais j’étais très bon en anglais parce que là les copains de parents français et moi, nous étions à égalité devant l’abord de cette langue qui leur était autant et même plus étrangère qu’à moi. »

Il faut vous en dire un peu plus. Ce jeune homme est né et a grandi dans une cité des environs de Paris, dans une famille de parents algériens. Il a une sœur aînée et trois frères plus jeunes que lui.

Son histoire baigne dans les violences familiales et les violences de la cité. Un frère a fait de la prison après une altercation avec un autre jeune de la cité qu’il a fini par tuer d’un coup de couteau. Les forces de l’ordre ne s’empressent pas d’intervenir du genre « qu’ils se débrouillent entre eux » et pour répondre à cet acte, des habitants de la cité brûlent la voiture, s’en prennent aux parents, et la famille doit déménager en urgence.

Lui-même a subi des assauts sexuels de la part d’un oncle lors de vacances en Algérie, agression banalisée par les parents.

Mais la violence a été déjà antérieurement exercée sur la sœur aînée (dénoncée par lui et ses frères plus jeunes pour avoir été vue en compagnie d’un « gaou »). A l’époque, il avait environ une douzaine d’années, agir ainsi lui paraissait normal. Mais la sœur est envoyée et mariée de force en Algérie.



[Article mis à jour le 25 mars 2010)