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15 janvier 2013 : J.-B. Pontalis est mort


(Photo DR pour Sud Ouest du 27/3/2011)

Elisabeth Roudinesco lui rend hommage dans Le Monde du 16 janvier 2013 :

L’analyste qui ne se prenait pas pour un analyste

Né à Paris le 15 janvier 1924, Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, surnommé « Jibé », est mort à Paris, mardi 15 janvier. Issu de la grande bourgeoisie, petit-fils du sénateur Antonin Lefèvre-Pontalis et petit-neveu de l’industriel Louis Renault, il n’aimait guère qu’on lui rappelât sa généalogie, dont il faisait pourtant état dans ses récits autobiographiques.

De son enfance, il retiendra dans un court récit daté de 2006 (Frère du précédent, Gallimard, prix Médicis essai) la relation difficile qu’il entretint avec son frère aîné : « Même s’il est mort depuis quelques années, je n’arrive toujours pas à savoir s’il me détestait ou s’il m’aimait. Mais, ne serait-ce que par pudeur, je ne voulais pas m’en tenir à une simple description de cette relation. J’ai donc choisi de m’intéresser, par le moyen d’une série de jeux de miroirs, à d’autres couples de frères, réels ou de fiction : Marcel et Robert Proust, Vincent et Théo Van Gogh, les frères Champollion. Ou encore les Goncourt : à la mort du cadet, Jules, on surnomma le survivant ’la veuve’ – le mot ’couple’ prend là toute sa force. »

Pontalis appartenait à la troisième génération psychanalytique française, dont il fut, avec Wladimir Granoff, Serge Leclaire et Jean Laplanche, l’un des plus brillants représentants. Charmeur, pétillant d’intelligence, doué d’un joli talent littéraire et d’un don d’imitation étonnant, il remporta, sa vie durant, tous les succès possibles, sans jamais se séparer de la maison Gallimard, à laquelle son nom reste attaché. Il y fut auteur, éditeur, directeur de collection et membre du comité éditorial. En 2011, il reçut le Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, composée d’une vingtaine d’essais et de romans, et de plusieurs dizaines d’articles.

C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale que « Jibé », très engagé à gauche, passe l’agrégation de philosophie. Il exerce le métier de professeur et choisit Pontalis comme nom de plume. Dans le sillage de l’enseignement de Maurice Merleau-Ponty, il s’intéresse à la phénoménologie et, dès 1945, il publie des notes de lecture dans la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes. Une dizaine d’années plus tard, il devient officiellement le porte-parole de la psychanalyse dans la revue, tout en étant aussi proche de Daniel Lagache que de Jacques Lacan, avec lequel il effectue son analyse didactique au sein de la Société française de psychanalyse (SFP). Admirant l’œuvre de Lacan, mais refusant de voir en lui un « maître à penser », il réalise pour le Bulletin de psychologie une belle transcription résumée de plusieurs de ses séminaires, qui reste une source majeure utilisée par de nombreux chercheurs.

Au moment de la rupture entre Sartre et Merleau-Ponty, il ne quitte pas la revue et entre en 1962 au comité de rédaction. En 1960, il signe le Manifeste des 121 en faveur du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie et, deux ans plus tard, il décide, comme nombre de ses amis, de ne pas suivre Lacan lors de la deuxième scission du mouvement psychanalytique. Aussi devient-il, en 1964, avec d’autres, un membre important de l’Association psychanalytique de France, qu’il ne quittera jamais. Et c’est avec Laplanche qu’il rédige le Vocabulaire de la psychanalyse (PUF, 1967), qui sera traduit en vingt-cinq langues et dont la valeur ne s’est jamais démentie, même si l’ouvrage n’a jamais été réactualisé.

En 1966, Pontalis prend son indépendance une deuxième fois en créant chez Gallimard la plus prestigieuse collection psychanalytique de la scène freudienne française : « Connaissance de l’inconscient ». Il y fera paraître de grands classiques, depuis les textes et les correspondances de Freud jusqu’aux œuvres de Donald Woods Winnicott ou de Masud R. Khan, en passant par La Forteresse vide, de Bruno Bettelheim.

« UNE FONCTION, PAS UN ÊTRE »

Trois ans plus tard, hostile au milieu psychanalytique et au structuralisme, Sartre décide de publier dans Les Temps modernes un étrange manuscrit anonyme dans lequel un patient raconte sa révolte en tentant d’imposer à son analyste la présence d’un magnétophone. Dans son commentaire, et tout en affirmant qu’il n’est pas un « faux ami » de la psychanalyse, il affirme que ce texte témoigne de l’irruption du sujet contre une pratique figée dans l’orthodoxie.

Face à ce qu’il considère comme une agression, Pontalis préfère quitter la revue. Après la mort de Sartre, il éditera dans sa collection le superbe Scénario Freud, accompagné d’un commentaire dans lequel il expliquera que Sartre a fabriqué pour lui-même un Freud à son image.

En 1970, il fonde la Nouvelle Revue de psychanalyse, dont il arrêtera la publication en 1994, faute d’avoir eu envie de lui désigner un successeur. Dans les cinquante livraisons de cette revue, qui fut la meilleure de tout le champ psychanalytique français, se retrouve la volonté de mêler la psychanalyse à la littérature, à l’art et à toutes les disciplines des sciences humaines, sans jamais déroger à ce qui lui semblait la condition première de tout travail d’écriture : rendre sensible sans l’effacer l’empreinte de l’inconscient dans des textes légers et dépourvus de toute allégeance à un maître ou à un système de pensée.

Et c’est dans la même perspective qu’il crée en 1989, toujours chez Gallimard, une élégante collection, « L’un et l’autre », vouée à mettre en scène « des vies, mais telles que la mémoire les invente » : « Psychanalyste, c’est une fonction, pas un être, disait-il en 2010, ce n’est pas une identité. J’espère par exemple ne pas l’être avec mes proches, ne pas les bombarder d’interprétations plus ou moins sauvages. Et puis, même parfois dans mon cabinet, je ne le suis pas toujours non plus. Quand j’étais psychanalyste débutant, je me demandais ce que je faisais là : de quel droit ? Je dis souvent que se prendre pour un analyste est le commencement de l’imposture. Et si j’ai réussi à le devenir, c’est bien parce que je ne me suis pas pris pour un analyste. »

Pontalis avait toujours affirmé qu’il n’aimait ni les études savantes ni les archives. Il brûlait papiers et lettres, mais conservait toutes sortes de photographies collées dans des albums ou dispersées devant les livres de sa bibliothèque. C’est pourquoi il eut à cœur, à travers une œuvre composite et en effervescence, de rédiger de courts récits savamment construits et destinés à donner l’illusion que le temps n’a pas d’âge.

On en trouve la quintessence dans un joli opuscule, Avant, publié en 2012 : « C’était mieux avant », dit-il, en pastichant le Je me souviens de Georges Perec, dont il fut le deuxième analyste entre 1971 et 1975. C’était mieux « quand le mot révolution était porteur d’espoir », « quand Lacan (...) n’avait pas encore fabriqué de lacaniens », ou encore « quand Sartre n’était pas célèbre » et « quand j’allais danser au Bal nègre, rue Blomet ». On ne saurait mieux dire s’agissant d’un psychanalyste qui, à la fin de sa vie, était exclusivement tourné vers le passé et qui considérait que dans la cure, « le silence est la condition de la parole ».

*

15 janvier 2013 :Robert Maggiori en parle dans Libération :

J.B. Pontalis, passeur initial

Disparition Elève de Sartre puis de Lacan, le philosophe, psychanalyste et éditeur amoureux des mots est mort hier, le jour de ses 89 ans.

Longtemps on n’a pas su qui était « Jibé ». Ni pourquoi il rendait inidentifiable son prénom - un peu comme J.M. Coetzee, J.-M.G. Le Clézio ou G.K. Chesterton. Coquetterie ? Plutôt désir de se cacher, de se mettre en arrière, à la place du souffleur, du montreur d’ombres, du régisseur, du passeur. Et, bien sûr, du psychanalyste, dont le rôle est d’écouter plutôt que de se dire.

Dans l’Enfant des limbes, « Jibé » - Jean-Bertrand Pontalis - raconte qu’après son mariage, à 21 ans, il ne savait toujours pas quoi faire « plus tard », qu’il désirait être acteur, journaliste, instituteur ou, suivant les conseils de sa mère qui avait un ami travaillant dans les transports, camionneur. Il sera, un temps, speaker à la radio, et eût pu le demeurer sans les appels de… Spinoza, de Merleau-Ponty et de Sartre - dont il avait été l’élève au lycée Pasteur et qui, pour ses premiers pas sur les terrains philosophiques, sera d’une certaine manière son Virgile.

Dévotion. Il avait déjà commencé à écrire dans Les Temps modernes lorsque, en 1948, il est reçu à l’agrégation de philosophie. Le voilà professeur, statut plus conforme à celui de la famille bourgeoise dont il est issu : il enseignera aux lycées d’Alexandrie, de Nice et d’Orléans, avant d’entrer au CNRS.

Mais il aimait trop les mots pour se contenter de simplement les proférer devant un jeune auditoire qui, parfois, les prenait avec dévotion. La parole n’est parole que si, inlassablement, elle se donne et s’accueille. C’est sans doute ce qui le poussa à vouloir « apprendre en écoutant », à devenir psychanalyste.

L’ombre de Sartre l’avait déjà quelque peu paralysé : en entreprenant une analyse didactique, il se met entre les mains d’un autre « monstre sacré » qui risquait de le phagocyter : Jacques Lacan. Lacan ne le « mangera » pas : il en fera son élève préféré, et « Jibé » ne regrettera jamais d’avoir choisi d’être psychanalyste : « J’aimerais n’avoir jamais écrit une ligne qui ne me soit venue de ce que les patients m’ont permis de deviner. »

Il se sépare de Lacan en 1964, lorsqu’il fonde avec Jean Laplanche, Daniel Lagache, Wladimir Granoff et Didier Anzieu l’Association psychanalytique de France (APF), membre de l’International Psychoanalytical Association (IPA). Auparavant, Pontalis avait appartenu, entre 1953 et 1963, à la Société Française de psychanalyse (SFP), et, durant ces années, entrepris avec Laplanche la rédaction du Vocabulaire de la psychanalyse, qui sortira en 1967 (PUF), sera traduit dans une vingtaine de langues, et deviendra ce que le « Lalande » était aux philosophes, le « Gaffiot » aux latinistes et le « Bailly » aux hellénistes, c’est-à-dire un ouvrage de référence obligée qui, dans le cas de la psychanalyse, avait l’énorme avantage de mettre au point toute la conceptualité freudienne. Le nom de Pontalis, au prénom caché, sera désormais attaché à cette « somme » (ce qui finira par l’agacer quelque peu).

Son autre œuvre, aussi féconde mais toujours « dans l’ombre », sera celle d’éditeur : déjà fondateur de la Nouvelle Revue de psychanalyse, il crée chez Gallimard, outre « L’un et l’autre », la collection « Connaissance de l’inconscient », qui aura un rôle décisif dans la diffusion de la pensée des plus grands auteurs de l’histoire de la psychanalyse : Bruno Bettelheim, Georg Groddeck, Melanie Klein, Ludwig Binswanger, Robert Stoller, Donald W. Winnicot…

La place de Jean-Bertrand Pontalis dans la psychanalyse est donc « historique » : il en a précisé le langage et fait entendre la langue de ceux qui la pratiquaient, y compris, bien sûr, la sienne propre, celle de ses textes théoriques.

Sagesse. Les dernières années, de son amour des mots, il a témoigné dans de courts ouvrages littéraires. La même écoute s’y manifeste. La même prédilection pour les « ouvertures », « les allées buissonnières et les débords » (En marge des jours, En marge des nuits, Fenêtres…). Les portes font clôture en effet, emmurent les « sales petits secrets », empêchent les voix de faire chœur, quand les fenêtres filtrent, établissent entre le dedans et le dehors, l’œil et le paysage, la voix et l’écoute, l’accueil et la donation, un entre-deux plus ambigu, plus intrigant et intéressant.

Comme la psychanalyse, la littérature lui a semblé être un moyen de séjourner dans ce « royaume intermédiaire ». Non pour y capter ni y figer les mots, mais pour les accueillir comme on les accueille en séance : avec une « attention flottante ». Dès lors ils pourront porter des souvenirs de lectures, des mots d’enfants (« Les rêves, c’est quand ça reste dans la tête, les cauchemars, c’est quand ça vient dans la chambre »), des odeurs et des vieilles peurs, des lambeaux de phrases qui, entendues du divan, reviennent dans les récits encore nimbées de souffrance, lourdes de désir et de vie, des noms qu’on n’a su prononcer, des silences qu’on n’a pu briser. Il voulait ainsi distribuer à ses lecteurs quelques grains de cette sagesse acquise par les longs exercices d’écoute de ses patients, l’écoute de ce qui rend la vie impossible à porter, la recherche de ce qui, usant les souffrances, arrive à la faire porter malgré tout.

Jean-Bertrand Pontalis est né le 15 janvier 1924. Il est mort hier, un 15 janvier. On ne sait comment il aurait interprété cette coïncidence, ni quels termes il eût choisis pour le faire, de psychanalyse ou de littérature.

*

15 janvier 2013 : Jacques Drillon en parle dans Le nouvel Observateur :

Pontalis, prince du rêve

Voilà que la mort nous a pris Pontalis. Elle ne se refuse rien. Il était le meilleur parmi les bons, le plus fin parmi les intelligents, le plus clairvoyant et le plus libre. Le plus doué aussi, sans emphase ni vanité, pourtant. Et enthousiaste, et rieur, et charmant…

Etait-ce d’avoir vu passer toute l’humanité dans son cabinet d’analyste ? Il semblait pouvoir tout comprendre, tout admettre. En parlant de choses et d’autres avec lui à la terrasse d’un bistrot, les larmes vous montaient aux yeux, sans prévenir, sans raison. Il y a des gens comme cela. Ils font remonter de vieilles émotions oubliées. Rien ne leur échappe, ils voient tout, ne vous jugent jamais. On fait comme on peut, voilà ce qu’il pensait. Et rien de sentimental, là-dedans, rien de pleurnicheur ! Il détestait l’effusion facile, se fâchait quand on faisait l’enfant. Le genre d’homme qu’on aurait aimé avoir pour père, en somme.

Il était de ces rares êtres qui font l’unanimité, et savent prendre ce que les autres ont de meilleur en eux : l’amour, l’intelligence, le talent. Le garçon de courses de Gallimard dans l’escalier, le prix Nobel qu’on croisait en sortant de son bureau, il s’en faisait aimer. Même dans le milieu analytique, c’est dire, on avait pour lui respect, affection. Affaire de fantaisie, de drôlerie, d’à-propos. Pas d’effort à faire, pour lui : une aptitude.

Voici une carte postale de lui. Un fusain d’Odilon Redon qui s’appelle « Prince du rêve » (c’est tout lui, ça) : l’écriture est absolument minuscule (il écrivait au Rotring ?), et même il est impossible d’écrire plus petit. Un peu penchée à droite, fine et délicate. Chaque lettre est détachée, posée à côté de la suivante comme s’il avait voulu être clair avant tout, ne rien laisser à deviner. Une sorte de politesse intellectuelle. Le mystère, oui, mais pas l’obscurité. Politesse ? Elégance, plutôt.

Il était un éditeur parfait : il lisait les manuscrits comme peu savent le faire, très affirmatif sur le détail, mais se contentant, quant à l’essentiel, de discrètes suggestions qui bouleversaient tout… Il avait lu tous les livres, avait tout retenu, il pouvait critiquer… Pour lui, les livres étaient des preuves, des indices, des dossiers. Les livres étaient dans sa pensée comme le sang dans les veines. Ni livres ni sang ne coulent plus, à présent.



[Article mis à jour le 16 janvier 2013)

Note

Sur la toile, différentes vidéos, une en particulier - limpide - ici http://www.youtube.com/watch?v=lKAq...

Sur le site de France Culture, plusieurs enregistrements sonores ici http://www.franceculture.fr/2013-01...